Écouter les chansons d’Alain Bashung revient à admirer la coupe impeccable d’un costume taillé sur mesure. Les textes tirés à quatre épingles sont fabriqués en toute discrétion par un commando d’élite de paroliers. Sur 15 albums, le chanteur a su réunir une équipe " Haute Couture" composée des meilleurs ouvriers de France comme Boris Bergman, Jean Fauques, Daniel Tardieu, Pascal Jacquemin, Didier Golemanas puis les tardifs et néanmoins talentueux Gérard Manset et Gaétan Roussel.
Sept ans après la disparition d’Alain Bashung, l’occasion se présente de mettre en lumière les relations du chanteur avec ses paroliers et plus précisément avec le prolifique Boris Bergman.

D’origine russe, Boris Bergman naît à Londres en 1944. Le jeune Boris écrit les paroles de son premier grand succès européen Rain and tears en 1968, pour la formation grecque, chevelue et barbue, Aphrodite’s child. L’année suivante, il traduit en français les paroles de la chanson Tarladi ladada interprétée par Dalida qui se vendra à 75 000 exemplaires.
Riche de ses premiers succès, Bergman écrit tout azimut pour les plus grandes stars de la chanson française des années 70. Longue et hétéroclite est la liste des artistes qu’il accroche à son palmarès : Richard Antony, Herbert Léonard, les blondes France Gall et Patrick Juvet, les brunes Gréco et Marie Laforêt, Nana Mouskouri et Mireille Mathieu.
Suite à un voyage au Brésil en 1972, la chanteuse française préférée de Ray Charles, Nicoletta, ramène dans ses bagages le catalogue complet du chanteur et musicien : Jorge Ben. Dans cette escarcelle figure la chanson Fio Maravilha. Un an plus tard, sous la plume magique de Bergman, les paroles originales sont modifiées, la chanson devient un véritable succès populaire et un standard de la chanteuse.


Le duo Bergman-Bashung


Avec la rencontre du mousquetaire-rock Christophe, Bergman  amorce une révolution profonde de son style. Christophe fait tomber les mots sur ses mélodies comme les plis sur un pantalon, le mot juste au bon endroit, au bon moment. Bergman lui écrit l’album, Samouraï en 1976, cet exercice sonne comme un avant-propos judicieux aux collaborations futures, son écriture se fait plus intime et délicate. La même année, l’ingénieur du son et futur producteur, Andy Scott n’imagine pas qu’en organisant la rencontre Bergman-Bashung, il va changer la face du rock français. En 1977, Alain Bashung affiche au compteur 12 singles passés inaperçus, Roman-Photo est le premier album de l’artiste dans les bacs et le premier galop avec Bergman. Dans les chœurs, se trouve le futur papa de mon fils ma bataille, Daniel Balavoine. Malheureusement, l'album ne retient l’attention ni des critiques ni des disquaires. Deux ans plus tard, sort la première version de l’album Roulette russe, malgré le sublime Bijou, bijou le disque ne trouve quasiment pas d'echo. En février 1979, la France de Giscard a froid et le single Gaby, Oh Gaby, dont la pochette est signée Jean-Baptiste Mondino, peine à sortir du lot. Il faut attendre l’automne pour que le single décolle plein gaz dans les charts et intègre la nouvelle version de l’album en 1980. Dans la biographie que Christian Eudeline consacre au chanteur Christophe, Boris Bergman livre une information intéressante concernant la genèse de Gaby : « La première mouture de Gaby, c’est Christophe qui l’a eue, c’était pas la même chose, c’était pas le même refrain, mais l’idée était déjà la. Je m’en souviendrai toujours, car lorsque nous retravaillerons ensemble en 1984, il me dira : Ha, c’est moi qui aurait du avoir Gaby ! J’avais écrit les paroles : J’fais mon footing, c’est dur la vie, la vie d’un Max amphibie…  Mais soyons honnête, Christophe n’a pas eu la chanson en entier ».

Les histoires d'amour finissent mal...

L’élaboration d’une chanson se fait en étroite collaboration avec Bergman, la relation est exclusive et fusionnelle. Bashung semble avoir trouvé dans Bergman un double créatif, un frère d’arme, si bien que la paternité d’une chanson est difficile à définir.
En 1981, Bergman écrit les paroles de l’album Pizza, puis le titre vertige de l’amour sorti indépendamment en single. En janvier, La rouquine carmélite s’assoie sur la plus haute marche du podium des ventes et place Bashung sur l'orbite de la planète Rock. Le succès est au rendez-vous, les tournées s’enchaînent mais le chanteur peine à assumer sa soudaine notoriété. Les relations de Bashung-Bergman s’enveniment suite à un article paru dans Libération écrit par Bayon, titré : « Boris Bergman : l’homme auquel Bashung doit 50% de son succès ». Le chanteur blessé dans son orgueil, s’éloigne de Bergman. Durant deux années, Bergman sera mis sur la touche sans plus d’explication. Par l’intermédiaire de sa maison de disque, Bashung s’offre une parenthèse de luxe, il rencontre Gainsbourg. Les deux chanteurs s’admirent, se respectent et partagent le goût des mots à double sens. Ensemble, ils écrivent l’album Play-blessures en 1982, un album noir et exigeant se vendant peu malgré les éloges. En 1983, Bashung fait appel à Pascal Jacquemin pour écrire les 10 titres de  Figure Imposée. Malgré le génial et très énervé What’s in a Bird, le disque ne trouve pas son public. 
En 1986, le couple en or Bashung-Bergman se reforme. Passé le Rio Grande permet à Bashung d’obtenir la victoire de la musique du meilleur album rock de l’année. Sur ce disque apparaît un nouveau venu, Didier Golemanas, auteur des paroles de SOS amor. Bashung prend l'habitude de faire intervenir différents paroliers sur un même album. Ainsi, Jean Fauque, ami de longue date, intervient en collaboration avec Bergman sur les albums Novice, et Osez Joséphine, mais il se retrouve quasiment seul sur Chatterton et Fantaisie militaire. Miossec, Gérard Manset et Gaétan Roussel deviennent les prochaines plumes avec lesquelles Bashung travaille.

Osez Joséphine, marque la fin de la collaboration avec Boris Bergman. Par la suite, le parolier travaillera pour Alain Chamfort, Paul Personne, Lio, Maxime Le Forestier ou Louis Bertignac. Bergman en interview pour le magazine Platine en 2009, dira à propos de Bashung : « Je ne lui dois rien, il ne me doit rien, mais nous nous devons beaucoup ».