Jane Avril ! Un nom qui fleure bon le chahut de la Belle Époque, la gambette en l’air, les nuits frénétiques de Belleville à Montmartre, la canaille suspecte et les milords en goguette. Parmi les danseuses de cancan : Grille d’égout, Trompe la mort, Nini patte en l’air, la môme Fromage, Demi-Syphon, et la Goulue, Jane Avril fait figure de bourgeoise. Femme discrète, mélancolique et élégante, elle fréquente les artistes, les intellectuels mais lorsque la musique et les cris aigus des danseuses retentissent, c’est une toute autre affaire ! On la dit endiablée, levant la jambe plus haut et plus vite que toutes, elle développe à elle seule l’énergie d’un escadron en furie ! Ce déchainement presque hystérique lui vaudra le nom de « Mélinite » une sorte d’explosif.

De Belleville à Montmartre

Au 146 rue de Belleville, vit une petite fille triste connue sous le nom de Jeanne Louise Beaudoin, née le 9 juin 1868. Sa mère Léonine Clarisse Beaudoin est une demi-mondaine, modiste de  profession tombée dans les bras du marquis Luigi Fontana. Enfant illégitime, elle est confiée aux bons soins de sa grand-mère à Étampes. À la mort de celle-ci en 1877, la petite fille retourne vivre chez sa mère, une femme aigrie et violente. Bonne élève, l’adolescente subit de graves attaques nerveuses consécutives aux quotidiennes brimades physiques infligées par sa mère. En 1882, elle est admise dans le service du célèbre neurologue Jean-martin Charcot à la Salpêtrière. La jeune malade découvre la danse au sein de l’institution hospitalière . Plus tard, la jeune fille empreinte de désespoir tente de se jeter dans la Seine. Recueillie par des prostituées, celles-ci lui font découvrir les joies et les tumultes de la nuit parisienne. Elle y découvre la musique mais surtout la danse, qu’elle pratique de manière frénétique dans un état quasi hypnotique. Sa fragilité psychologique et sa fougue dansante lui voudront le méchant surnom de Jane la folle.

Du Divan Japonais au Moulin Rougedessin de Jane Avril

En 1889, Charles Zidler, co-fondateur du Moulin Rouge et plus tard de l’Olympia, lui propose de monter sur scène. Devenue enfin Jane Avril, la danseuse exécute le cancan en soliste et impose sa culotte rouge. C’est avec difficulté que Zildler lui fera intégrer la troupe du quadrille. L’artiste se produit également aux Jardins de Paris, au Décadents, aux Folies-Bergères, l’Eldorado puis au fameux cabaret Le divan japonais de la rue des martyrs, fréquenté par Jules Vallès et Yvette Guilbert. Elle se produit également au Palace Théâtre à Londres en 1896 au sein de la troupe de Can-can d’Églantine Demay.  À l’âge de 34 ans, la danseuse se tourne vers le théâtre, elle se produit dans une pièce de Colette et Willy Claudine à Paris tirée du roman éponyme et la pièce d’Ibsen Peer Gynt.

Les hommes de Jane la folle

La beauté, l’intelligence et le raffinement de Jane attirent à elle artistes et écrivains. Le peintre Auguste Renoir l’admire mais c’est Henri de Toulouse Lautrec qui fera sa postérité. Le peintre est un habitué des nuits montmartroises, il immortalise dans des scènes dansantes les artistes de cabaret comme la Goulue, célèbre danseuse de can-can, Valentin le désossé ou le chansonnier Aristide Bruant. Jane Avril est tantôt représentée dans l’exercice de son art mais aussi dans des scènes plus intimes où se lisent la lassitude et la mélancolie qui caractérisent la danseuse.Toulouse Lautrec travaille également comme illustrateur, c’est ainsi qu’il produit nombre de programmes publicitaires, litographies et affiches. Jane Avril comme la Goulue ou Yvette Guilbert, figure en belle place sur ses dernières, sur l'affiche du Divan Japonais en 1893, on la voit en compagnie d’un célèbre admirateur, le dandy et écrivain Edouard Dujardin. Le peintre albigeois Toulouse Lautrec disparait en 1901 et c’est un autre peintre illustrateur, Maurice Biais qui parvient à ravir le coeur de la belle et l’épouser en 1911.
Les écrivains font partie de ses premiers admirateurs. On compte parmi eux Paul Fort, Stéphane Mallarmé, Villiers de L'Isle-Adam et Paul Verlaine, Catulle Mendès, Oscar Wilde, Huysmans, Maurice Barrès et Alfred Jarry. En 1892, l’écrivain  et humoriste Alphonse Allais s’éprend éperduement de la danseuse, leur liaison agitée dura deux ans. Dans ses mémoires, Jane Avril écrit à son propos : « Alphonse Allais, bien qu'humoriste, n'en était pas moins sentimental à ses heures. Se mit-il pas en tête de m'épouser ! C'aurait été un bien cocasse ménage. Comme je me refusai d'accepter sa proposition, il s'en manqua de peu qu'un drame en résultat, une nuit qu'il me poursuivait dans l'avenue Trudaine. Moitié riant, moitié pleurant, il brandissait un revolver dont il nous destinait les balles. Vous voyez ça d'ici ! J'eus quelque difficulté à l'apaiser, d'autant que les liqueurs de Salis ne devaient pas être étrangères à son exaltation, dont lui-même se blagua par la suite …. »

Fin de spectacleTombe de Jane Avril

À quarante six ans, Jane Avril s'est retirée à Jouy-en-Josas avec son mari Maurice Biais. Lorsque la guerre éclate en 1914, Maurice est mobilisé. À son retour, Maurice n'est plus le même, il dérobe à Jane ses bijoux et sa précieuse collection de dessins offerts par les artistes puis disparait du foyer. Avec l’aide Sasha Guitry, Jane Avril s’installe dans la maison de retraite des artistes lyriques à Ris-Orangis  puis dans une maison de retraite dans le 15ème arrondissement de Paris. Elle éprouve les plus grandes difficultés à payer ses frais médicaux et c’est dans un grand dénuement qu’elle finit sa vie malgré l’aide précieuse de ses derniers admirateurs, elle s’éteint à Paris, le 17 janvier 1943.
Ainsi s’achève la vie agitée de Jane Avril, fleur fragile de la butte, icône des nuits montmartroises. Reste de la danseuse les splendides tableaux, affiches et lithographies de Toulouse Lautrec. La plus importante collection des oeuvres de l’artiste est visible au Musée Toulouse Lautrec à Albi. À Paris, Musée d'Orsay abrite également une très belle collection.
Mes mémoires de Jane Avril sont disponibles aux éditions Phébus, suivi de Cours de danse fin de siècle d'Érastène Ramiro, parution octobre 2005.

Le Moulin rouge de John Huston

Jane avril est l’un des personnages du film Moulin Rouge de John Huston, sorti en salle en 1952. Le film, inspiré du roman éponyme de Pierre La mure, raconte la vie douloureuse et les amours déçus du peintre Henri de Toulouse Lautrec dans le Montmartre de la Belle Époque. Le célèbre cabaret le Moulin Rouge, ses artistes de music-hall et surtout les danseuses de Cancan fascinent l’artiste et influencent son art. Le rôle de Jane Avril est confié à la blonde Zsa Zsa Gabor au coté de José Ferrer (Toulouse Lautrec) Katherine Kath (la Goulue) et Suzanne Flon dans le rôle de Myriam Hayam, la mannequin.
Pour voir ou revoir Moulin Rouge dans les meilleures conditions, la Cinémathèque française propose une rétrospective John Huston du 8 juin au 31 juillet 2016. Pour connaitre les séances à venir, c’est ici !