Besoin d’un escroc faussement bon prince pour monter une arnaque de première? Appelez Jules Berry! Ce grand seigneur à face d’escogriffe, voilà votre homme ! Ce dandy, à la gestuelle d’illusionniste affairé, enfila comme des perles les rôles de sales types.

Jules Berry, ou plutôt Jules Peaufichet, naît à Poitier le 9 février 1883. La petite famille, dans laquelle il voit le jour, débarque à Paris en 1889. Étudiant en architecture, il rêve de théâtre. La chance lui sourit rapidement quand le théâtre Antoine, en 1903, l’engage pour la pièce Le Duc d’Enghien. Le comédien fait ses premières armes en tournée un peu partout en France puis se trouve engagé au théâtre royal des galeries Saint-Hubert, à Bruxelles. Dans les pièces de Vaudeville, le jeu virevoltant de Berry trouve tout naturellement sa place. Le jeune Berry triomphera dans Le mariage de mademoiselle Beulemans, une comédie à succès qui, aujourd’hui, fait partie du patrimoine théâtral bruxellois. La ferveur du public belge fut telle qu’il resta 14 ans au service de cette vénérable institution.

De retour en France, les grands auteurs du théâtre de boulevard comme Yves Mirande (Simone est comme ça en 1921) ou Alfred Savoir (Ce que femme veut en 1924) lui offrent des rôles à sa démesure. Le comédien, jamais à court d’imagination, improvise avec talent allant même jusqu’à introduire dans les pièces, des petits règlements de compte amoureux avec ses partenaires (souvent ses épouses) pour la plus grande joie du public.
La carrière cinématographique de Berry démarre en 1908 durant les riches heures du cinéma muet. Louis Gasnier est le premier à lui offrir un rôle dans son film Tirez s’il vous plait. Marcel L’Herbier, cinéaste avant-gardiste et grand esthète l’emploie en 1928 dans L’argent, un film tiré du roman éponyme d’Émile Zola. Le 1er novembre 1929, André Hugon réalise le premier film parlant français. Nombre d’acteurs du cinéma muet ne survivront pas à cette nouvelle technologie. À 48 ans, Jules Berry n’est plus en âge d’interpréter les jeunes premiers mais il obtient le premier rôle dans un film d’André Berthomier Mon cœur et ses millions en 1931.

Jules Berry : acteur sur-vitaminé et pour cause...Jules Berry

De 1908 à 1951, l’acteur apparaît au générique de 90 films, plus ou moins inégaux et disons-le, parfois médiocres. Et pour cause, Monsieur est joueur ! Monsieur est un flambeur ! À la ville comme à la scène, il est sans cesse mû par un impérieux besoin d’argent. Sitôt empoché, l’argent défile aux tables de Baccara, son pêcher mignon. Sitôt perdu, il se remet en selle sur les champs de courses, sa passion. Sans parler des inspecteurs du fisc qui le harcèlent car Monsieur refusera toujours de payer ses impôts comme un bon citoyen ! Il dira un jour : « je ne me ferai jamais sauter la cervelle à cause des dettes, d’ailleurs, je n’aurai jamais autant de cervelle que de dettes. »

Jules Berry ne joue pas, il est utilisé par les réalisateurs pour ce qu’il représente : un physique d’aigrefin tout d’abord, un regard intrigant,une voix aiguisée, un ton hâbleur et un sourire d’arnaqueur. Le ballet de ses mains est incessant, une cigarette toujours vissée entre ses doigts participe à enfumer sa victime. La panoplie de Berry est immuable, toujours tiré à quatre épingles, il est enveloppé d’un large et couteux manteau, portant le chapeau comme d’autres la couronne.

Parmi ses plus beaux films, on retient : Le crime de Monsieur Lange de Jean Renoir, sorti sur les écrans en 1935 dans lequel il joue un patron de presse véreux qui, lorsqu’il n’exploite pas la gente féminine, la déshonore. Il est assassiné par un ancien employé alors qu’il tente de reprendre les rênes du journal qu’il a lui-même sabordé sous le poids de dettes colossales.

Le jour se lève, réalisé en 1939 par Marcel Carné dont Jacques Prévert élabore le scénario et les dialogues. Berry y joue le rôle de Valentin, un dresseur de chien. Séducteur malsain aux intentions troubles envers les jeunes filles en fleur, il est assassiné par un ouvrier, François, interprêté par Jean Gabin, amoureux d’une jeune fleuriste.

Les visiteurs du soir est réalisé par la même équipe en 1942. Notre acteur interprète un rôle, qui devait bien finir par lui échoir à force d’incarner la fripouille : le diable en personne ! Dominique et Gilles, les employés du diable, sont envoyés sur terre pour semer le trouble et le malheur. Gilles tombe amoureux de sa victime. Le diable, hors de lui, viendra lui-même terminer la besogne.

Jules Berry, côté cour, côté jardin

Dans sa vie privée, nul n’est besoin de préciser que le dandy, fidèle à ses personnages, brisa bien des cœurs. En 1920, Berry rencontre Jane Marken. Âgée de 25 ans, la comédienne est promise à un bel avenir, elle tourne entre autre avec Abel Gance en 1915. Berry jaloux et possessif lui interdit d’exercer son art, elle consent durant 10 années à mettre sa carrière entre parenthèses puis lorsqu’il la quitte, elle reprend le chemin des plateaux, jouant aussi bien pour Renoir, Duvivier que Carné.

Jules Berry et Suzy Prim se retrouvent tous deux à l’affiche de la pièce Et moi, je te dis qu’elle t’a fait de l’œil au théâtre du Palais-Royal en 1920. Issue d’une grande famille de comédiens, Suzy fait très tôt l’expérience de la scène. Elle est employée, enfant, par le réalisateur de cinéma muet : Louis Feuillade. Ils jouent ensemble au théâtre mais également au cinéma : Mon cœur et ses millions en 1931.

Le séducteur de 51 ans plonge ses yeux malicieux dans ceux de la très jeune (17 ans) et ravissante Josseline Gaël, ils se marient en 1934. La belle joua, enfant, également sous la caméra de Louis Feuillade, puis de Jacques Tourneur. Ils tourneront ensemble, en tant qu’acteurs principaux, le film Monsieur Personne de Christian-Jaque en 1936 et Un déjeuner de soleil de Marcel Craven, en 1937. Ils auront une fille prénommée Michèle. Durant la guerre, les temps sont durs pour les acteurs, l’activité tourne au ralenti, Gaël en profite pour prendre la poudre d’escampette avec un maffieux lyonnais qui travaille pour la Gestapo. En 1944, la belle blonde est inquiétée par la justice, Jules Berry, peu rancunier, lui sauve la mise en témoignant en sa faveur lors du procès.

L'influence de Jules Berry

Jules Berry est victime d’une crise cardiaque le 23 avril 1951 à l’âge de 67 ans. Son jeu inimitable aura une grande influence sur de nombreux comédiens comme Pierre Brasseur ou Jean-Claude Brialy. Jean-Pierre Mocky, qui fut son secrétaire durant 16 ans, dira de lui lors d’une soirée en hommage au comédien : « En tant qu’acteur, j’ai toujours cherché à me rapprocher de ce qu’il faisait. Il avait une façon incroyable d’improviser son texte, comme à la comedia dell’arte. C’est un acteur rare et merveilleux. Il est irremplaçable. »

Si vous souhaitez en savoir d'avantage sur Jules Berry vous pouvez consulter La fiche Ciné-ressources de la Cinémathèque française.