« … C’est le meilleur film français de l’année, le meilleur cinémascope à ce jour et Max Ophuls s’y affirme comme le meilleur technicien français actuel et le meilleur directeur d’acteur ; pour la première fois, Martine Carol nous satisfait pleinement… »Ainsi, François Truffaut tente de défendre le film magistral de Max Ophuls : Lola Montès.
Profondément blessé par l’échec retentissant du long métrage, le cinéaste met un terme à sa carrière cinématographique. Dix-huit mois plus tard, l’immense poète du 7ème art s’éteint le 25 mars 1957 à Hambourg.

« Elle arrive à ses fins par un nouveau scandale ! Elle a, à elle seule, deux pages dans chaque journal ! », le ton est donné, l’écuyer interprété par Peter Ustinov, présente la nouvelle attraction du cirque de la Nouvelle-Orléans, la sulfureuse Lola Montès  !
Sous les ordres et au claquement des coups de fouet de l’écuyer, la belle exécute des tableaux vivants évoquant son glorieux passé de courtisane. Exhibée telle une bête de foire, enfermée dans sa cage, Lola Montès, superbe, fait face aux spectateurs. Triste masque, statue de chair à la mélancolie sourde, elle a ce lointain regard des êtres sublimes tombés dans l’abîme.

Max Ophuls, l’homme qui aimait les femmes.

Max Ophüls aborde Lola Montès au firmament de sa carrière cinématographique et théâtrale. Son cinéma, à la fois baroque et sombre, tourne essentiellement autour de la femme, ses tourments, ses passions, ses amours. Le réalisateur pioche à bon escient dans les œuvres littéraires de Zweig, Goethe ou encore Arthur Schnitzler. Le cinéaste romantique sait, mieux que personne, éclairer l’âme féminine et s’entoure des beautés de son temps : Joan Fontaine (Lettres d’une inconnue), Simone Signoret et Simone Simon (La ronde), Danielle Darrieux (Madame de), Gaby Morlay (Le plaisir) et Edwige Feuillère (Sans lendemain). Le scénario de Lola Montès s’inspire d’un roman de Cécil Saint-Laurent alias Jacques Laurent, créateur à succès de la série Caroline Chérie, interprétée par la blonde incendiaire Martine Carol.

Silence, moteur !

Le réalisateur, méticuleux, ne néglige aucun détail et engage les meilleurs professionnels, leur point commun : tous ont travaillé pour Cocteau.
Il confie les décors à Jean d’Eaubonne, avec lequel il travailla sur les films Madame de, et De Mayerling à Sarajevo. Jean d’Eaubonne fut notamment le chef décorateur de Cocteau, Maurice Tourneur, Jacques Becker et Marcel Carné.
Les costumes de Martine Carol sont de Marcel Escoffier, ancien assistant de Christian Bérard sur les films de Cocteau La Belle et la Bête,on lui doit aussi les somptueux décors du Senso de Visconti en 1953.
Il engage le jeune assistant réalisateur Claude Pinoteau, ce dernier tout juste âgé de 30 ans, fit ses armes chez Cocteau puis Gilles Grangier.
Pour composer la musique du film, primordiale, il fait appel au talentueux et prolifique Georges Auric. En 1955, le compositeur a déjà écrit plus de 80 musiques de film, dont Vacances romaines de William Wyler, Moulin Rouge de John Huston et quatre films de Cocteau dont La Belle et la Bête.

Martine, Peter, Anton, Ivan sont dans un bateau…Martine Carol dans le rôle de Lola Montès

Pour le rôle de Lola Montès, la production impose au réalisateur Martine Carol, vedette des années 50 plus à l’aise dans les bluettes que dans les rôles dramatiques. La pétulante et fantasque pin-up souhaite s’affranchir des rôles de gourdes et de nymphettes. Martine Carol âgée de 35 ans veut donner une nouvelle orientation à sa carrière. La blonde devenue brune est plus vêtue que de coutume cependant son décolleté tapageur fait toujours recette. Martine Carol incarne une comtesse devenue courtisane, tombée dans la déchéance et forcée d’exhiber sa gloire passée pour subsister.
Le second rôle est confié à l’anglais Peter Ustinov, 35 ans, acteur de théâtre, de cinéma, auteur dramatique. Grâce au Néron diabolique et déchainé de Quo Vadis réalisé par Mervyn Leroy, il obtient en 1951, le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle. Pour le film, Ustinov endosse l’habit d’un Monsieur Loyal autoritaire qui préfère la moquerie à l’indulgence.
Dans la peau du roi Louis Ier de Bavière, on trouve un habitué du costume militaire : Anton Walbrook. Le rôle de Michel Strogoff le lance en 1936. Dans le film, les chaussons rouges de Michael Powell, l’acteur, plus vrai que nature, incarne le despotique maître de ballet Boris Lermontov. Ophuls le connaît, il l’a déjà fait travailler sur les films La ronde et Le plaisir.
Le personnage du lieutenant Thomas James, est interprété par le séduisant Ivan Desny qui fit des débuts au cinéma en 1947, dans le film malheureusement inachevé de Marcel Carné : La fleur de l’âge. Six ans plus tard, on retrouve l’acteur au générique du premier long métrage d’Antonioni : La dame sans camélia de 1953.

Lola Montès : splendeur incomprise

Le film sort sur les écrans le 22 décembre 1955. Les premiers spectateurs sortent déçus et ne se gênent pas pour le faire savoir haut et fort dès la sortie de la salle. Les critiques négatives pleuvent sur le film : « L’esthétique de crème fouettée », « la lourdeur germanique de ce film qui au moins aurait dû être affriolant, coquin et capiteux ». Néanmoins, certains professionnels sauront reconnaître la beauté magnétique et enivrante de l’œuvre comme François Truffaut le plus actif, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, Jacques Tati et Roberto Rossellini. Quelques mois après sa sortie, le producteur Albert Caraco, directeur général des Films Gamma Film France prend la décision de remonter le film sans en avertir le réalisateur. Ainsi commence la longue liste des broyages et amputations qu’aura à subir le film de 1955 à 1957. En 1966, le producteur Pierre Braunberger, ardent défenseur du film, se porte acquéreur des droits et le remonte presque conformément à l’original.
En décembre 2006, la cinémathèque française et les films du jeudi accompagnés de l’aide financière de différents mécènes restaurent le long métrage. Le film est complété, le mixage et les couleurs sont retravaillés rendant à l’œuvre sa splendeur initiale. Présenté au festival de Cannes 2008, Lola Montès ressort en salle en décembre de la même année. 

Chute et rechuteCase de Max Ophuls au colombarium du cimetière du Père Lachaise

Prémonition ou pas, le film sonne le glas de la carrière de Martine Carol. La sulfureuse et mélancolique Lola Montès éclipse la Caroline chérie adorée des français. La tempête Brigitte Bardot, nouveau sexe symbole du cinéma français, balaie tout sur son passage et démode instantanément la beauté voluptueuse de la star. Malgré les 16 films qui suivent dont Austerlitz d’Abel Gance et Vanina Vanini de Roberto Rossellini, la carrière de l’actrice s’éteint lentement. À peine âgée de 47 ans, l’actrice est retrouvée morte dans sa chambre d’hôtel à Monte Carlo, victime d’un arrêt cardiaque provoqué par un mélange d’alcool et de médicaments.
Le malheur la poursuit jusque dans la mort, inhumée au cimetière du Père Lachaise, la rumeur circule que l’actrice aurait été enterrée vêtue de son manteau de vison. La tombe est profanée. La dépouille de Martine Carol est transférée et repose désormais à Cannes.
Max Ophuls ne survivra pas à l’assassinat en règle et aux différentes tentatives de réanimation de son film. Profondément blessé par l’échec et le mépris du public, il se détourne à jamais du cinéma. De retour en Allemagne, le réalisateur souffre de problème cardiaque et meurt à Hambourg le 25 mars 1957.

Pour aller plus loin, nous vous invitons à consulter l’exposition virtuelle "Lola Montès le film de Max Ophuls enfin restauré" produit par la Cinémathèque française.