Moderne ! Soyez moderne ! Ils n’ont plus que ça à la bouche les organisateurs de l’exposition internationale des Arts déco et de l’industrie de 1925 ! Il faut rire ! Il faut danser ! Il faut vivre follement ! Foin de la guerre et du deuil ! Les cubistes ont cassé la baraque, les surréalistes ont l’écriture automatique, Joséphine Baker a la banane, l’art nouveau s’efface au profit de l’Art Déco, le jazz entonne sa ritournelle, les femmes portent la jupe culotte, fument et se coupent les cheveux en quatre. Les diamants d’Hemingway sont gros comme le Ritz et les revues sont nègres !

 

L’exposition internationale des Arts déco et de l’industrie de 1925 !timbre exposition internationale 1925

Du 28 avril au 25 octobre 1925, en plein cœur de la ville lumière, l’événement est d’une importance et d’une ampleur extraordinaire ! Sous l’égide du ministère du commerce et de l’industrie, le président Doumergue inaugure l’exposition sous les vivas des 4000 invités conviés pour l’occasion. De la place de la Concorde au Pont de l’Alma, du Rond point des Champs-Élysées aux Invalides, 150 pavillons répartis sur 35 000 m2 rivalisent de beauté, de grandeur et d’ingéniosité. Si le savoir faire de la France et de ses colonies est le point de mire de cette exposition, 21 pays venus des quatre continents y démontrent également leur génie.
La France entend, par cet événement, montrer au monde qu’elle a su réconcilier l’Art et l’industrie et qu’elle dispose, à présent, d’un arsenal créatif sans pareil. L’excellence de son savoir faire est prête à partir à la conquête des buildings, des paquebots, des trains, des palais ou villas du monde entier. Le luxe sera français ou ne sera pas !
L’exposition internationale fut programmée pour 1914 puis repoussée d’année en année pour cause de guerre ou de reconstruction. Dès la conception de cette exposition, les critiques fusent de l’intérieur. Pourquoi choisir le centre de Paris ? Pourquoi une exposition éphémère alors que la France, depuis 7 ans, peine à se reconstruire ?
La sempiternelle querelle des anciens et des modernes, s’invite dans les débats. D’un coté, ceux qui recherchent une esthétique nouvelle, fruit de la logique et de la rationalité et de l’autre, les partisans du style Art Déco attachés à la élégante tradition décorative française. Malgré les divergences, architectes, artistes et artisans vont devoir travailler ensemble de manière cohérente et harmonieuse.

Deux architectes à l'avant-garde

Les chefs de file du renouveau en matière d’architecture se nomment Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Le pavillon de l’Esprit Nouveau résume la pensée claire et logique des deux avant-gardistes. Les volumes aérés, les lignes pures, le choix des matériaux (paille, béton, plaques de dolomite), son toit-terrasse et l’aménagement du jardin sont révolutionnaires. Le Corbusier, comme Mallet-Stevens, s’oppose à toute idée de décoration et qualifie l’Art Déco « d’outillage ». La cellule d’habitat est entièrement équipée d’un mobilier métallique composé de chaises, de tables et de casiers de rangements modulables qui servent de cloison-filtre. Ainsi Le Corbusier et Pierre Jeanneret inventent le premier espace d’habitation fonctionnel et standardisé.

Les architectes modernesTimbre Exposition 1925

Les grands magasins ont chacun leur « show-room » pensés par des architectes de renom. Chacun y expose les dernières tendances en matière de décoration.
Henri Sauvage, architecte de la Samaritaine et précurseur de l’architecture moderne conçoit le pavillon Primavera pour Le Printemps.
Albert Laprade, futur architecte du Palais de la Porte Dorée, dessine les plans du pavillon des grands magasins du Louvre.
Louis-Hippolyte Boileau, dont le Palais de Chaillot n’est pas encore d’actualité, crée les formes du pavillon Pomone pour le Bon Marché situé à l’angle du carrefour central, près du quai.
Les architectes Hiriart, Tribout et Beau conçoivent le pavillon de la Maîtrise pour les Galeries Lafayette sur l’esplanade des Invalides.
Robert Mallet-Stevens réalise un jardin orné des arbres cubistes des frères Martel. Il dessine le pavillon du tourisme avec sa tour horloge de 36 mètres de haut ainsi que le Hall de l’Ambassade de France.
Les frères Auguste et Gustave Perret, passés maîtres dans l’art du béton, construisent un théâtre en bois, béton et acier ainsi que le pavillon de la librairie centrale des Beaux-Arts.
L’architecte constructiviste Konstantin Melnikof érige le pavillon russe, qui marie les différents courants de l’avant-garde et remporte le grand prix d’architecture de l’exposition.
Pierre Patout conçoit le pavillon du collectionneur à l’allure cubiste.

 

Des fleurs! Du chic ! Du pratique !

Monsieur Paul Poiret dispose à lui seul de trois péniches ou plutôt « salons flottant » pour y présenter ses créations fantaisistes et colorées. Le pavillon de l’élégance, quant à lui, présente les collections chics et pratiques des maisons Lanvin, Callot, Jenny et Worth. Sonia Delauney et Jacques Heim occupent une boutique du pont Alexandre III dont la devanture est dessinée par Gabriel Guévrékian. Les deux créateurs proposent des manteaux de fourrure, des sacs en métal, des créations textiles et des accessoires pour femmes.


Peintres et sculpteurs

Les artistes contemporains sont invités à exposer leurs œuvres dans les différents bâtiments de l’exposition : pavillons, jardin, Musée éphémère, bibliothèque. Ainsi, on peut y admirer le travail de Marie Laurencin, André Derain, André Dunoyer de Ségonzac, Bourdelle, Malliol, Fernand Léger, Robert Delauney, Mathurin Méheut.


Les décorateurs Art Déco à l'honneur

Les décorateurs de mobilier les plus prestigieux tel Jacques-Émile Ruhlmann, André Groult, Leleu et Henri Rapin, Pierre Chareau sont appelés auprés des architectes pour meubler les pavillons qu’ils conçoivent.
Les maîtres artisans sont présents en nombre, mosaïstes, peintres décorateurs, ferronniers d’art, tapissiers démontrent leurs savoir faire. Parmi eux figure un maitre verrier de grande renommée : René Lalique.

 

René Lalique et la lumière fut!Carte postale de la fontaine Lalique à l'exposition 1925

Le maître de la lumière et de la transparence vient de fêter son 65ème anniversaire. Né le 6 avril 1860 en Champagne, le jeune Lalique rentre en 1875 en apprentissage chez un maître joaillier Parisien, Louis Aucoc. Lalique ouvre son premier atelier en 1885 place Gaillon dans le 2ème arrondissement de Paris. Inspiré par l’antiquité et le japonisme, le joaillier réalise ses premières parures en or ciselées dans lesquelles il introduit pierres précieuses, nacre, ivoire et corne. En 1890, l’utilisation de l’émail ou le verre associée aux pierres précieuses attire à lui une clientèle fortunée tant française qu’étrangère ; la grande Sarah Bernhardt raffole de ses créations. Véritable star de l’Art nouveau à l’exposition internationale de 1900, il est fait officier de la Légion d’honneur. En 1907, Lalique s’associe au parfumeur François Coty afin de réaliser des flacons de verre aussi raffinés qu’économiques. Le succès est total si bien que Lalique abandonne la joaillerie au profit de l’industrie du verre et crée la Verrerie d’Alsace à Wingen-sur-Moder. l’Art Déco prend le pas sur l’art nouveau, le verrier suit le mouvement vers 1920.

L’exposition internationale des Arts déco et de l’industrie de 1925 offre à René Lalique l’occasion de collaborer à divers projets et démontre les formidables atouts du verre dans l’architecture contemporaine.
La fontaine lumineuse Lalique, appelée « Sources de France », est située à l’entrée de la porte d’honneur de l’exposition. Au centre de cette fontaine, se dresse un obélisque de verre moulé-préssé à décor rainuré, s’élevant à 15 mètres de hauteur. Sur les 17 étages octogonaux de l’obélisque sont greffées 128 cariatides par lesquelles jaillissent des gerbes d’eau. La fontaine, éclairée de l’intérieur, subjugue les visiteurs nocturnes, l’écrivain Colette la qualifie de « merveilleuse » !
L’architecte Henri Sauvage fait appel à René Lalique afin d’équiper le toit conique du pavillon Primavera de lentilles de verre colorées.
Le pont Alexandre III est rebaptisé « la Galerie des boutiques ». De prestigieux créateurs tel que Sonia Delauney et Jacques Heim, montrent leurs toutes dernières créations. Aux côtés de la boutique de René Lalique, on trouve celle du décorateur et dessinateur Francis Jourdain et celle René Herbst, lequel créa également la devanture de la boutique de piano Pleyel.

Suite à l’exposition de 1925, la carrière de René Lalique va se diversifier. En 1925 le verrier travaille aux côtés de René Prou pour la décoration des compartiments voyageurs, la voiture salon et la voiture-restaurant de l’Orient-Express. En 1929, c’est au tour des voitures du train Côte d’Azur Pullman Express de bénéficier du génie du verrier. Il réalise pour l’industrie automobile en 1931, un bouchon de radiateur en verre blanc orné d’une statuette nommée « Chrysis ». En 1935, René Lalique illumine les salles du paquebot Normandie grâce à ses appliques, lustres et lampadaires géants.
Le verrier décède en 1945, les portes de l’exposition internationale des Arts déco et de l’industrie de 1925 sont depuis bien longtemps fermées. Les bâtiments sont détruits, les boutiques sont fermées. Les lumières se sont éteintes mais la magie féerique de René Lalique resta pour longtemps gravée dans la mémoire des millions de visiteurs de l’exposition.