Au paradis des lettres, accoudés au zinc des vignes du Seigneur, certains de nos chers écrivains doivent regarder d’un air goguenard l’agitation fébrile qui s’empare chaque année de la galaxie littéraire du 17 au 20 Mars. Editeurs à lunettes, journalistes échevelés, attachés de presse sans lunettes mais sous Prozac, écrivains chapeautés, public au bord de la syncope, libraires au bord de la crise de nerfs, bienvenue au salon du livre 2016 !
Parmi les 180 000 visiteurs qui circuleront dans les allées de la 36ème édition du salon, combien d’écrivains en herbe ou en mal d’éditeurs erreront l’âme en berne ou chargés d’espoir ?

Les mille questions d'une plume innocente :

- Faut-il écrire sous un pseudonyme quand on s’appelle Fleurine Pulet ?

- Comment pitcher son livre en moins d’une minute ?

- Comment assurer à son premier Speed-Meeting d’auteur ?

- Wattpad, ouais mais bon…

- Moleskine ou Smartphone ?

- Si je rencontre Morgane Bicail, je la toise du haut de mes extensions de cils ou je lui demande un autographe « Je te kiffe trop Fleurine, accroche-toi ! »

Beaucoup d’appelés peu d’élus sous les palétuviers littéraires : sur les 589 romans publiés lors de la rentrée littéraire 2015 (Du 20 août au 30 octobre) 393 sont français et 68 sont des premiers romans ! Fleurine Pulet, où es-tu ?
Parmi les grands auteurs qui figurent au cimetière du Père Lachaise, nombreux sont ceux qui connurent des débuts difficiles, des succès tardifs ou plus radicalement une déconfiture totale.

Honoré de Balzac a rude écoleHonoré de Balzac

Le jeune écrivain Honoré de Balzac (1799-1850) est sans le sou lorsque sa famille quitte Paris pour Villeparisis, en 1819. Chichement logé, Balzac n’a pour se chauffer que l’énergie de sa plume. Le jeune auteur se cache derrière différents pseudonymes pour publier chez d’obscurs éditeurs et journaux, une ribambelle de petits romans sans importance. Les gains sont maigres pour le futur forçat de l’édition mais ainsi, il se forge une expérience et un style. En 1824, Balzac se fait éditeur, imprimeur et fondeur, puis spéculateur industriel. En 1828, la banqueroute est totale, il passera désormais le restant de sa vie à rembourser une dette colossale, déménager à la cloche de bois et fuir les créanciers. En 1829, un aire nouvelle semble advenir, Balzac publie le roman historique Les chouans, sans être un succès, le roman est remarqué par la critique et lui ouvre les portes de divers journaux et revues avec lesquels il collaborera. Le premier grand succès arrive en 1831 avec la parution de La peau de chagrin. Dès lors, il travaillera d’arrache-pied pour écrire les 95 volumes de la titanesque Comédie humaine, une tour de Babel littéraire qu’il bâtit en 26 ans !


Alphonse Daudet, un méridional à ParisAlphonse Daudet

Les débuts du nîmois Alphonse Daudet (1840-1897) ne sont guère à envier. Le père Vincent Daudet, tisserand et négociant en soieries ruine sa famille en 1855. Le déclassement est rude pour le jeune Alphonse qui n’obtient pas son baccalauréat et trouve un emploi de maître d’étude dont les souvenirs malheureux seront retracés dans Le petit chose. En 1857, il rejoint son frère à Paris, sans ressource mais plein d’allant, il fréquente les salons mondains et culturels et écrit pour les journaux Paris-Journal, L’universel et le Figaro. Le jeune Daudet, âgé de 18 ans, publie le recueil de poésies Les amoureuses, un ouvrage passé inaperçu. Ayant contracté une forme grave de Syphilis, cette affection l’handicapera lourdement pour le restant de sa vie. En 1860, il fait la rencontre providentielle en la personne du Duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, qui lui offre un emploi de secrétaire jusqu’en 1865. En 1866, paraissent en feuilleton dans le journal L’évènement : Les lettres de mon moulin (chroniques provençales). L’année suivante, il épouse la dévouée Julie Allard, qui lui apportera une aide précieuse et collaborera à la rédaction de certains écrits. Au théâtre du Vaudeville, en 1872, on joue la pièce de théâtre L’arlésienne, tirée d’une nouvelle des Lettres de mon moulin, la musique de scène est de Georges Bizet, qui n’est pas encore le père de Carmen, le four est total. Le succès est enfin au rendez-vous avec Tartarin de Tarascon paru en 1872 puis Les contes du lundi l’année suivante. Daudet deviendra un auteur incontournable des bibliothèques scolaires.

De Jules moineaux à CourtelineGeorges Courteline

« Vous avez la vérité gaie et vous êtes l’un des rares dont le rire ne déforme pas la phrase. » Ces propos admiratifs sont d’Alphonse Daudet qui vouait une admiration sans borne à Georges Courteline, de 18 ans son cadet.
Georges Courteline (1858-1929) est le fils de l’écrivain et humoriste Jules Moineaux, auteur des livrets  Pépito et les Deux aveugles pour Offenbach, il écrit également comme chroniqueur judiciaire pour la gazette des tribunaux. Le petit Georges fut élevé par ses grands-parents, après un laborieux mais instructif service militaire, Jules Moineau, qui ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée de ce fils en littérature, fait rentrer le jeune homme au ministère des cultes. Le jeune Moineaux, qui n’est pas encore Courteline (pour ne pas faire de l’ombre à son père), a un sens aigu de l’observation. Il note, compile, amasse les gestes, tics, attitudes et petites mesquineries de l’adjudant militaire comme du petit chef de service du ministère. Durant 14 ans, il fait de cet abrutissant travail de bureau, son miel. Fréquemment appuyé au zinc des cafés de Montmartre, il observe ses contemporains et tente, comme Balzac mais avec un sens de l’humour sans pareil, de dépeindre la comédie humaine de son temps.
En 1886, paraît la pièce Les gaités de l’escadron et en 1893 l’hilarant Messieurs les Rond-de-cuir puis Bourbouche en 1893 ; le succès des ces pièces lui permet enfin de sortir du placard administratif ! Pour finir, ce petit fonctionnaire moustachu sera élu à l’académie Goncourt, décoré de la Légion d’honneur en 1899 et entrera au répertoire de la prestigieuse Comédie française !

Roussel le maudit

Michel Leiris dit de lui : « On n’a jamais touché d’aussi près les influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes ».
A l’instar de ses prédécesseurs, Raymond Roussel, plus connu pour ses excentricités que pour ses livres, est issue d’une riche famille parisienne. Le père de Martial Cantarel consacre son temps et sa fortune à l’exercice de son art, il espère plus que tout entendre, à sa porte, chanter les sirènes de la renommée, qui ne viendront jamais, ne fusse qu’un instant.
Raymond Roussel n’a que 20 ans lorsqu’il fait paraître La doublure, mi roman mi poème composé de 5586 vers. L’écriture de ce long poème a littéralement jailli de son créateur dans un pur moment d’exaltation ; l’écrivain croit en son génie. Le 10 juin 1897, date de la sortie de l’ouvrage, la presse reste muette et plonge le jeune Roussel dans un abime de chagrin « j’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire ». Il récidive, malgré tout en 1909, date à laquelle paraît, à compte d’auteur et en feuilletons Impressions d’Afrique. Le livre connaît le même sort que le précédent, néanmoins Jean Rostand le remarque. Le roman sous la plume de Pierre Frondaie devient pièce de théâtre, trois représentations plus tard, le rideau tombe comme les critiques assassines sur la pièce. En 1814, Roussel publie Locus Solus et le drame se répète, l’œuvre est incompréhensible de ses contemporains. Pierre Frondaie adapte, à nouveau, le texte au théâtre. La pièce est jouée au Théâtre Antoine en 1922, mieux que le succès, c’est le scandale ! On crie, on hurle, on assassine la pièce, seuls André Breton et les surréalistes applaudissent et le portent aux nues. La pièce La poussière de Soleils est jouée au Théâtre de la Porte Saint-Martin en 1926. La encore, on s’invective violement dans la salle, les surréalistes se surpassent et tout ce joli monde finit au poste de police, sous les yeux ébaubis de Raymond Roussel, le maudit des lettres françaises. l’oeuvre de Roussel inspira et influencera de nombreux écrivains et artistes, Marcel Duchamp, Michel, Foucault, Georges Perec Jean-Marie Blas de Roblès pour ne citer qu’eux. En 2013, eu lieu au Palais de Tokyo, une grande exposition Nouvelles impressions de Raymond Roussel  qui mi enfin l’incompris à l’honneur.

Tchin-tchin fleurine !

Toujours accoudée au zinc des vignes du Seigneur, Colette rappelle à tous que pour se faire éditer, elle dut écrire sous le nom de Willy, son vilain mari ! Marcel Proust, qui recommande un bock de bière, signale que le prestigieux éditeur Gallimard refoula son manuscrit Du coté de chez Swann et dut se faire publier, à compte d’auteur, chez Bernard Grasset. Quant à Gerard de Nerval, enfin ravigoté d’une vie de misère, il s’écria que c’est la faim, le froid et le désespoir qui le fit se pendre rue de la Vieille-Lanterne… À ces mots tous s’écrièrent, levant haut leurs verres « À ta santé Fleurine Pulet ! »